cette lettre fut écrite à mon amie Danièle le dimanche ayant suivi le départ de la mère de mes enfants de la maison

je sens que l’écriture va m’aider… parce que là j’ai besoin d’air

vendredi matin assez frippé

dans l’autobus entre Montréal et Québec, j’arrive à joindre l’avocat de “l’autre partie” : je n’aurai de nouvelles avant mercredi ou jeudi prochain où je me verrai assigné à une procédure qui vise notamment la garde des enfants et le paiement d’un pension alimentaire…

la journée part bien!

j’arrive à St-Georges, en proie à tous les tourbillons. Le temps est gris. Tout devient symbole ou préfigure. Je suis au stand de taxi et ça fait 20 minutes que j’attends. Une voiture vide passe à ma hauteur et s’arrête 30 pieds plus loin, une fille auto-stoppait. Déjà en entrant dans le bureau au boulot (on a un grand bureau à plusieurs mais fermé), j’ai l’air du boeuf qui se dirige à l’abattoir : “Pis comment ça va? hey t’as ben l’air pâle toué” J’ai fait un signe “time out”, on suspend les audiences. “Nos rencontres de travail ont été très productives” [je revenais de Montréal rencontrer des fournisseurs], ce qui est très vrai, mais cela dit avec un ton si suisse que ça sonnait suspect

après des pirouettes pendant une heure, je dois me rendre à une rencontre portant sur ma permanence chez Boa-Franc et la négociation des conditions de notre entente, avec le directeur du personnel et le directeur du marketing, mon supérieur immédiat… j’étais très en forme, obsédé par cette image grandeur presque nature de mes tourlous que j’ai sur mon ordino en fond d’écran, mon écran sur le monde

mais là tout mon monde s’écroule, je regardais Guillaume et Luc, et je ne voyais que vide, plus de soleil, c’est Guantanamo, Danièle. Ou Kaboul durant la nuit. Peut-être la loi des mesures de guerre. Les pans tombent les uns après les autres. Après une minute, tout est déjà pénible entre nous trois, et je ne peux rien faire pour ne pas plomber l’ambiance tant je suis affable, rayonnant, débordant et énergisant de bonheur. Heureusement, il fut convenu de se reprendre plus tard la semaine prochaine.

n’empêche, je dois retourner à Saint-Camille. Comme c’était ma compagne qui s’occupait des détails à toutes les semaines, je n’avais aucun numéro de téléphone, ce fut le calvaire de trouver… finalement j’appelle son père Jacques et lui demande de venir me chercher. Il me jure qu’il ne sait rien, qu’il n’est pas très au courant de grand-chose, qu’il a appris ce que j’ai appris 24h avant moi. Quand il arrive à 6 heures et demie, il est accompagné de sa deuxième femme et de son gars, le jeune frère de ma compagne

tu imagines le voyage : 40 minutes sans un mot sur la situation, comme si de rien n’était, une chape de plomb, je n’entends parler que de chevreuils et de coups de marteau; dans un excès surréaliste, je me suis dit : christ, on nage en plein Picasso, plus rien ne veut dire la même chose, les mots sont libres de charrier n’importe quoi et même rien, ils ont droit d’être vides… ou si pleins que si quelqu’un pétait, la caravane sauterait

mais nous ne nageons pas dans Picasso, c’est Berlin en mai, on passe devant chez-moi complètement éteint, comme vide : Jacques dit à Carole “je va aller te porter avec Yann pis je va remonter avec Richard, on va pouvoir…” on remonte la côte, entre dans l’entrée. Il ne m’en dit pas plus tout en précisant que ça lui était déjà arrivé, que c’était plate la vie des fois et qu’il fallait savoir tourner la page, la belle affaire

j’ai pas la clef de chez-moi (je ne l’ai jamais eu, je n’avais pas besoin de me promener avec un trousseau, il y avait toujours quelqu’un autour). L’arrière sera accessible, m’avait dit son avocat. Ce n’est pas le cas. Finalement, je tente la porte de la cave : youpppppppi, est ouverte. C’est l’obscurité la plus noire qui soit. Je me sens comme Frodon et Sam qui entrent par la porte de Cirith Ungol. C’est le black out total, ça sent pas bon. Il devrait y avoir quelque chose là et ce n’est pas là, quelque chose qui n’était pas là est là : je titube jusqu’aux marches de l’escalier.

quand j’ouvre la porte qui mène à la cuisine, je n’ai pas encore ouvert la lumière mais je viens subitement de comprendre, c’est le coup de masse : il n’y a plus rien dans la maison, plus de frigo, un coin du salon loge quelques matières mortes, matelas de foam décrépi, objets cassés, papier machin. Je suis dans un film d’horreur au ralenti. C’est comme ça dans toutes les pièces, il y a des traces partout, de la terre, de la poussière. Les petits lits bassinnettes des enfants dont on ne s’était jamais servi ont été laissé là. Un téléphone, pas le même qu’à l’accoutumée, est branché au mur, sans tonalité.

Des gens organisés, mais grossiers. Et cruels.

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Ivre, je sors de la maison et cogne à la première porte. J’appelle la SQ et demande à l’agent de venir voir ce qui se passe, parce que là ça ne va plus du tout et que je pense que je vais avoir besoin d’aide

entretemps, suis allé voir mon proprio pour avoir une clef. Il me propose de nous revoir pour “voir ce qu’on fait avec ça”… parce que le loyer d’avril n’a pas été payé!!? La pluie de coups bat son plein.

je suis allé à l’autre bout du village à pied voir le grand-papa, son grand-papa, qui jurait ne rien savoir, que des ragots et des choses pas importantes. “Mais grand-papa, on fait pas ça à un chien. Comment peut-on faire ça au papa de tes petits-petits-enfants? Au nom de quoi?”

Sur le chemin du retour à la cabine téléphonique, j’appelle Denise, la soeur de sa mère. Je tombe sur son chum qui m’avoue ne connaître que des bribes de l’histoire et qui après plusieurs échanges me promet de venir me voir. Je redescends la rue vers chez-moi. Ou ce qu’il en reste. En faisant le tour, dans la cuisine je tombe sur mon passeport Expo 67 avec la frimousse de mes trois ans.

je t’écris en ce moment du salon de Denise et Renaud. Je ne peux même pas me brancher pour t’envoyer ce message, je n’ai plus de compte de téléphone!

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finalement, je dois comprendre que je devais m’attendre à tout ce qui est arrivé, que tous les signes étaient là, clairs, me dit-on

et pourquoi tout ce branle-bas? une question de choix de vie : ma compagne ne souhaiterait pas revenir aux choix de vie qu’on avait avant d’avoir les enfants, et craignant ma réaction à sa réponse, elle a cru bon décider pour moi, pour elle et pour les enfants

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Mon père est sur table d’opération délicate au moment de terminer ces lignes.

Est-ce que je me remettrais de perdre les deux hommes de ma vie et qui portent le même nom, en un si court laps de temps?

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ah au fait, plus tard dans la soirée de vendredi, j’ai fini par apprendre que le papa le savait qu’il n’y avait plus rien dans la maison.